Réflexions

L’ANDRA, une mafia dans la Meuse

Un réel talent de communication

Non contente de ne pas respecter, une fois de plus, les délais de justice, en faisant une irruption brutale dans le bois ce 23 janvier, avec ses machines et vigiles, l’ANDRA a fait à nouveau la démonstration de son incompétence chronique.

L’été dernier, dans sa précipitation à raccourcir les délais pour les travaux du projet CIGÉO, l’ANDRA avait déjà cru bon s’affranchir de la légalité en défrichant sans autorisation. Une « petite erreur d’appréciation », disait-elle dans son communiqué, après avoir été condamnée en justice à remettre le bois en état sous 6 mois.

Jean-Paul Baillet, le directeur du laboratoire Meuse – Haute-Marne, avait alors cette déclaration surprenante : « Nous n’avons jamais interdit à personne de se promener dans les bois qui nous appartiennent, d’y pique-niquer ou d’y cueillir des champignons. Mais nous devons protéger nos salariés, qui subissent des menaces, et nos matériels scientifiques, qui ont fait l’objet de dégradations. » Difficile, en vérité, de pique-niquer ou cueillir des champignons, quand une armada de gendarmes mobiles empêche l’accès au bois et qu’un mur de 3km s’érige tout autour de celui-ci.

Et pour ce qui concerne la protection de salariés, les vigiles armés de boucliers, manches de pioches, casques et gazeuses, semblaient constituer un rempart pour le moins dissuasif. Après que ces derniers avaient lourdement molesté plusieurs opposant-es, le même J-P Baillet avait alors cru bon de préciser que ses vigiles avaient « très bien fait leur travail ».

Au final, leur travail n’avait pas du tellement plaire à la direction parisienne car ce dernier avait du démissionner très mystérieusement fin août, son départ maquillé en départ en retraite. Nous n’avions alors pas manqué de lui signifier notre regret de le voir partir après quelques années de si bons et laconiques services. En effet, en près de dix années à la direction, il est bien difficile de recenser plus d’une vingtaine de phrases dans ses déclaration à la presse.

Son successeur intérimaire, le commercial Patrick Torres, déjà directeur du centre aubois de Soulaines, n’a pas plus brillé par son talent de communiquant : pour lui, « les centres (de l’ANDRA) ne sont pas la déchetterie du village, on ne frappe pas à la porte pour dire « tiens j’ai quelque chose à livrer » » Nous voilà rassurés d’une telle expertise,digne d’un commercial en produits ménagers.

Le même M. Torres admettait néanmoins que les « opérations de défrichement réalisées dans le Bois Lejuc auraient du bénéficier d’une autorisation de défricher ». Un surprenant mea culpa pour une entreprise habituée à mentir par omission.

(suite…)

Ne pas se trahir. Ne pas les trahir. Ne pas se laisser faire.

18 octobre 2016, premiers frottements avec la justice. 9h. Le ciel lourd de sens abrite sur la place prison église et tribunal. Le billet n’est pas cher, il est même gratuit pour rentrer dans le palais crème qui abritent ceux et celles qui décident de vos vies. Le petit escalier propret y mène sûrement. Des policiers l’encadrent et nous toisent, insipides grisailles du regard. Leurs postures rigides portent les ruines d’un monde, bien loin enfouies dans leur front plissé. Dans des moments comme celui-ci, cette familiarité des corpulences est toujours gênante : encore une fois nous nous sommes reconnu-es. Nous fréquentons toujours les mêmes endroits, mais pas pour les mêmes raisons. Aucun bonjour, les dents serrées. Il nous faut baisser la tête pour passer la haute porte du tribunal. Des mains distraites plongent dans nos sacs dans l’espoir d’y trouver quelques lames. On ne pleurera pas. Quelques gros marqueurs tout au plus. Un carnet de dessin dont les feuillets resteront collés. Un portique clignote rouge, nous aussi. Un œil amusé sur le portant de prospectus sur papier glacé : il est vide. En souvenir d’une foule en colère qui, sortant du tribunal, enragée du verdict, les envoyaient valser sur le sol froid des couloirs émoussés du pouvoir.

La salle est déjà comble, les oiseaux de mauvais augure sont de sortie, avec leur longue robe noire boursouflée aux épaules et leurs pantalons qui gondolent piteusement en grande pompe. Çà virevolte dans l’air vicié de la justice, pendant qu’au mur des prolétaires crèvent de faim sur une vieille croûte peinte par un illustre inconnu, sûrement un fidèle ami de magistrat à qui l’on n’osa rien refuser.

Les ami-es proches et lointains sont là, le sourire attentif. Les reports s’amoncellent sous le couperet des voix blafardes, un juge visqueux s’épanche sur son pupitre haut perché. Son menton tremble à chaque mouvement de bouche comme un dessert anglais, et ses dents papier de cigarette jauni écrasent sa purée de mots. A sa gauche, un homme boite de conserve à la pupille torve et métallique pointille ses haussements de sourcils inquisiteurs. A sa droite, un petit homme replet, blanc et repassé comme une chemise du dimanche, porte une grosse médaille dorée de vache primée au salon de l’agriculture. Ils sont de hauts, et donc disgracieux.

Le juge lève un œil vers nous à la réception du dossier. L’avocate nous clapote l’épaule pour que l’on s’avance à la barre. Il est juste là, devant, omnipotent et ridicule, et dans nos ventres craquent déjà le bois sec du feu qui n’attend que de prendre. L’idée est pourtant de ne pas s’emporter dans le vent d’étaler leurs vices, l’espace est trop étriqué et la ligne de départ faussée.

« Mademoiselle X ? C’est bien vous ? Daigne adresser l’un de nos maîtres de cérémonie l’air affaissé.

– Hmmm oui. Hochement de tête qui se veut haut vers les moulures auréolées de l’institution.

Monsieur X. C’est vous ?

Sourcils noirs dressés en forêts orageuses.

-Oui.

– Rappel des faits. Vous êtes accusé-es d’avoir dégradé légèrement un bâtiment appartenant à l’Agence Nationale de déchets radioactifs, par ailleurs en très mauvais état. Vous êtes également accusé-es d’avoir refusé de donner vos empreintes ainsi que des photos pour alimenter les fichiers de police. » L’autre assène les questions habituelles pour évaluer le degré de marginalité dont nous sommes capables, testant également notre aisance à voguer sur les instants gênants de la confrontation entre l’institution écrasante et les individus diminués :

« – Est-ce que vous travaillez ? Quelles sont vos ressources ? Vous avez des projets ?

-je ne crois pas que ce soit le lieu et le contexte pour en discuter.

– J’occupe mon temps à une multitude d’activités et de projets non marchands. »

L’autre jubile, ironique :

« – On aura tous noté que vous avez des projets passionnants et enrichissants ! Si je vous demande cela, c’est pour comprendre qui vous êtes. On appelle ça un principe de personnalisation de la peine, c’est un progrès ! la justice jauge votre intégration, quelle est votre personnalité, elle ne juge pas comme un robot ! »

Il poursuit, contrit de plaisir bien qu’asséché comme une crotte oubliée :

« – Alors, qui tenait la bombe, qui tenait l’échelle, je n’sais pas !? vous teniez l’échelle mademoiselle ?

[TA GUEULE AVEC TES MADEMOISELLES malheureux magistrat masculin myso et vermoulu]

-Le travail était également partagé monsieur, ma vocation née n’est pas de tenir des échelles.

-Vous avez été interrompus, qu’est ce que vous vouliez mettre après « ANDRA » ?

-le fait d’avoir été coupé-es dans notre élan nousimg_3767 a fait perdre l’inspiration.

-ah oui, il ne faut jamais couper un artiste dans son inspiration..

-Bon, qu’est ce que vous pensez de tout ça ?

– c’est un peu vaste comme question.

-qu’est ce que vous pensez de votre geste ?

– C’est un peu vexant que notre œuvre soit taxée de dégradation. Je ne vois pas comment nous aurions pu dégrader le bâtiment plus que l’Andra qui l’a acheté pour le détruire.

-Au sujet des empreintes, pourquoi vous avez refusé ?

-je refuse d’apparaître dans un fichier de police. Je suis contre toute forme de stockage, que ce soit des déchets aux empreintes et photos.

– j’ai écrit un texte afin de vous répondre, cela fait quelques lignes.

– Quelques lignes ? Et bien allez-y !

-Le fichier qui regroupe les empreintes digitales de toutes celles et ceux qui se frottent à l’encre indélébile de la répression se servirait du bout de mes doigts pour mesurer, quantifier, tracer, contrôler, suivre, punir, surveiller, enfermer, cloisonner, analyser. Mes mains sont façonnées pour construire, tourner des pages, coudre, sculpter, peindre, caresser, cueillir des fruits, cuisiner.

Politiquement, je refuse d’alimenter un fichier qui dira de moi ce que le monde que je veux combattre veut dire de moi. Je refuse que les sillons de ma peau soit chargés d’une histoire que la prévention du crime m’aura inventée, composée mécaniquement des objets que j’effleurerai quelque part, assemblée par le fil rouge de ce que l’on suppose de moi par ma façon de vivre. Les gens qui me connaissent sur le bout des doigts sont mes ami-es, voilà pourquoi je n’ai pas donné mes empreintes aux gendarmes.

-Merci pour ce poème ! » marmonne enjoué le poisson-juge, se croyant capable de tout réduire en une poêlée de médiocres mots.

La procureur enchaîne, juchée dans sa cage de bois, aride dans sa chair et dans sa bouche :

« – s’il y a un principe important en France, c’est le droit de propriété. La liberté d’expression oui, mais encadrée et limitée. Imaginez monsieur le juge, que vous ayez une maison et que ces jeunes gens viennent tagger vos murs, vous seriez content ? Je me demande quel serait leur discours s’ils étaient victime d’un crime grave requérant ADN. »

Les deux avocates finissent en guacamole fade. L’une sussurant à l’oreille du juge se voit prier d’hausser le ton et pérore de ne pas être dans un théâtre : ah bon ? Elle pleurniche en virevoltant pour que l’Andra, grande prêtresse du harcèlement des locaux meusiens et de l’accaparemment du sol, puisse récupérer quelques sesterces et sa dignité.

L’autre se courbe mollement sous l’effet de la courtoisie. Ses mots ne trépignent même pas sous sa langue, on sent l’ennui poindre et se reflètent dans les mauvaises boiseries. Nous avions pourtant tout prévu, tout prémâché. elle hachure quelques mots sur le fait que l’Andra tenta d’effacer seulement une partie de la fresque « Andra gare à toi, tout est à nous rien est à toi » et laissa le joli dessin, à croire que la sensibilité artistique de l’agence passait avant le droit français.

Le juge tourne mollement la tête dans un bruit de vide d’elles à nous:

« Vous savez ce que c’est des TIG ?

-oui.

-Alors ? Demande t-il avec le mouvement du menton caractéristique de l’instituteur paternaliste qui ordonne la récitation à un enfant.

Je rappelle que c’est un substitut à l’emprisonnement. Il s’agit de travailler de manière non rémunérée dans des associations ou des collectivités pour réparer votre acte. Ce n’est pas le bagne non plus, la France a évolué depuis !

Alors, vous acceptez ? Je rappelle que c’est un substitut à l’emprisonnement ! Insiste l’homme étalé.

-non. »

L’audience est levée. Les bras ballants restent ballants. Le papier de cigarette colle aux doigts. La fumée s’accroche aux cœurs. Retour au nœud du spectacle : les voix sont comme détachées des gorges, le velours rouge du fauteuil se dessine derrière le corps du juge ectoplasmique qui se prononce :

« vous êtes condamnés à verser 400€ d’amende chacun avec sursis, 500€ à l’Andra pour couvrir les frais de justice, et 2 mois de prison avec sursis. »

Coup de marteau sans faucille.

Fin du spectacle.

Que faire des déchets nucléaires ?

« Mais vous, vous proposez quoi ? »

 

Fatalement, deux fois sur trois, lorsqu’on dit qu’on s’oppose au stockage des déchets nucléaires à Bure, on nous oppose la question « mais quelle alternative vous proposez ? ».

Face à 70 ans de faillite dans la gestion des déchets nucléaires de la part de tous les pays producteurs de nucléaire, il faudrait que nous, opposant.es, nous ayons une alternative immédiate à proposer pour être légitimes dans la critique de l’enfouissement à Bure, selon la rengaine « on ne condamne pas si on a rien d’autre à proposer » …

En la matière, pour une industrie nucléaire qui génère des déchets toxiques pour des centaines de milliers d’années et dont les accidents peuvent brutalement mettre en danger la vie de millions de personnes ; pour une science atomique dont la mise en pratique concrète est intervenue il y a 70 ans, avant même qu’on en connaisse réellement les conséquences physiques et biologiques, avec les circonstances dramatiques qu’on connaît (Hiroshima) , la sagesse la plus élémentaire nous commande humilité et prudence dans nos réponses.

nucleaire icebergNon, nous n’avons et ne pourrons pas proposer de solutions miracles, parce que les études et les connaissances qu’il faudrait raisonnablement cumuler sur le nucléaire dépassent nos vies humaines. Parce que l’irrémédiable est déjà en cours et que chaque jour le nucléaire nous entraîne davantage dans sa fuite en avant. Fruit d’un système économique capitaliste qui recherche un profit et une croissance rapide, le nucléaire s’est construit et imposé sur une longue suite de mensonges d’États pour des besoins énergétiques d’une industrialisation galopante. Depuis le projet Manhattan qui a utilisé les drames d’Hiroshima et Nagasaki pour démontrer la puissance de l’énergie nucléaire, en vue d’un usage civil ; en passant par l’occultation systématique des études physiologiques sur les populations riveraines des essais et accidents nucléaires ; ou encore avec la pollution découlant de l’immersion, par de nombreux pays et durant plusieurs décennies, de fûts de déchets nucléaires et toxiques dans les eaux somaliennes, et envoyés maintenant dans le permafrost sibérien ; l’industrie nucléaire n’est qu’une longue suite de décisions arbitraires, d’erreurs cumulées et maquillées sous le sceau « confidentiel ». Le bilan quant à lui est effroyable : des millions de leucémies et cancers, de décès et des zones géographiques devenues impropres à la vie et à l’agriculture pour des centaines d’années.

« Énergie propre », « Vitrification pour des dizaines d’années », « Aérations souterraines sans fuites en surface » « Langage pour avertir les générations futures des lieux d’enfouissement », sont autant d’approximations scientifiques et d’affirmations politiques qui peinent à masquer la faillite économique (celle d’AREVA notamment) et l’incurie scientifique1 auxquelles les gouvernements doivent faire face, avec le lourd héritage de décennies d’inconséquence de la politique nucléaire. Et plutôt que de tout remettre à plat à partir de ce constat et de repenser entièrement la politique énergétique, de mettre en suspens toute la production nucléaire sans délais et de redimensionner la consommation électrique en conséquence, on entretient un système qui consomme et consume l’avenir.

Le fatalisme sur lequel s’appuie le lobby nucléaire réside beaucoup dans son affirmation que nulle alternative ne saurait aujourd’hui sérieusement prendre le relais de l’atome dans la production, quitte à occulter pour cela les études sur les énergies renouvelables. C’est substituer l’effet à la cause : il s’agit bien ici d’interroger les politiques en matière d’énergies, de questionner la surconsommation et non le rendement énergétique.

biocarburant-chapatteEt il ne s’agit pas, entendons-nous bien, de faire acheter à chacun.e des ampoules basse consommation tandis qu’on multiplie à l’infini les appareillages électroniques à domicile, mais bien de réfréner drastiquement les industries dans leur production et leur consommation. Des millions d’hectares de serveurs informatiques nourrissent les appétits insatiables des géants du datamining, facebook, google, etc. qui n’imposent plus aucune limite dans les stockages de données ; les éclairages urbains privés, publicitaires et publics se démultiplient à l’infini pour des raisons esthétiques et commerciales, tandis que dans le même temps on fait assaut d’inventivité pour élaborer des éco-labels et normes d’haute qualité environnementale. La tendance va tout à l’inverse d’une sobriété énergétique, c’est une véritable débauche consumériste, dans un univers de constante et omniprésente interconnexion entre les individus et au sein d’une économie mondialisée. Il faudrait questionner avant tout ce modèle économique et social qui dissocie rendement et loisirs de leurs coûts énergétiques.

Mais que faire des déchets ? Arrêter d’en produire ? Et ceux déjà produits ?

 

centrales-nucleaires-60ansLa sueur froide de l’industrie nucléaire et des gouvernements , intimement liés dans le mensonge, c’est la fin de vie de la première génération de centrales nucléaires. Ces vieux dinosaures comme Fessenheim, qui accumulent les incidents techniques, et qui devraient déjà être au rebus mais qui n’ont pas encore trouvé de remplaçants. Des milliers de tonnes de déchets hautement radioactifs issus du démantèlement qui obstruent la file d’attente. La nouvelle génération de réacteurs EPR attend son tour, mais est déjà mal engagée : à Flamanville aussi bien qu’à Olkiluoto (Finlande) on multiplie les incidents de chantiers, les erreurs de conception pour des réacteurs dont le rendement n’est pas démontré mais la dangerosité réelle.

Il faudrait donc remiser rapidement les anciens coucous, pour pouvoir passer à la suite et justifier des décennies d’investissement, plus que coûteux, d’argent public. « The show must go on ! ». Et pour que le show se poursuive, qu’on puisse continuer à vendre des EPR à la Chine, promouvoir un nucléaire civil auprès de tous les « pays émergents », et prétendre renflouer ainsi les caisses très déficitaires de l’énergie atomique, il faut montrer qu’on sait aussi gérer les déchets.

dessin_aurel-9897cC’est là que CIGÉO, le WIPP, le projet d’Onkalo en Finlande, celui en Ontario ou encore en Australie du sud, interviennent : des trous dans lesquels on pourra jeter tout le passé et les déchets futurs, en attendant de trouver une solution hypothétique miracle d’ici 100 ou 150 ans. On plaque quelques garanties vitrifiées par-dessus pour rassurer tout le monde avec des milliers de pages de spéculations scientifiques, et le tour est joué ! Les politiciens peuvent ainsi faire passer la pilule et voter une loi de réversibilité factice par un hémicycle au 3/4 vide, sans qu’on ait besoin de produire aucune garantie technique de faisabilité de cette réversibilité : aujourd’hui on ne dispose pas réellement des moyens de ressortir les colis des galeries si on devait le faire à court terme. C’est le château de cartes syllogistique du nucléaire : si on a l’autorisation c’est qu’on a toutes les garanties et si on a toutes les garanties, ça veut dire qu’on peut continuer à donner des autorisations ou, comme pour le Bois Lejuc à Bure, se sentir assez de légitimité et d’impunité pour s’en passer. Le tout c’est de plaquer dessus un vernis d’acceptabilité sociale2 : d’une part la commission nationale du débat public (CNDP) aménage une consultation publique illusoire tandis qu’en arrière plan on achète massivement le silence des élus à grands renforts de services rendus (parties de chasse dans les bois nouvellement acquis) et de cachets d’argent public du GIP Meuse ou Haute-Marne, et qu’on crée l’omerta par la pressurisation, l’intimidation et la menace habilement orchestrées envers les propriétaires dont on a besoin des terrains pour construire le futur projet. En 15 ans on arrive ainsi à extorquer 3000 hectares de terrain, à réduire toute une population au sentiment de résignation et d’impuissance et à mettre sous coupe tous les conseils municipaux, après avoir écarté habilement les détracteurs. L’acceptabilité c’est les soins palliatifs pour un territoire mis à l’agonie dans la phase préliminaire du projet, c’est faire assimiler la mort de l’espoir, l’irrémédiable, à tout un village, un département, une région …

Que faire alors, si les déchets irradient dans les piscines de la Hague, et qu’il faut arrêter les centrales ? Peut-être, a minima, les laisser et les traiter sur les sites irradiés, là où on a déjà profondément pollué l’environnement, et arrêter de les déplacer partout, de polluer ainsi encore plus l’air pour des solutions hypothétiques. Et surtout, arrêter d’en produire afin d’avoir le recul nécessaire à une recherche réelle et sereine de solutions. Et non un pis-aller qui permette de maintenir la production mais qui repousse le problème, empiré, à la génération suivante.

nucleaire_En tous cas on ne peut décemment pas prendre au sérieux des solutions qui évoluent en temps réel, qui s’appuient sur des expériences désastreuses récentes, qui font l’objet d’une communication opaque et qui sont proposées par des organismes avec une politique aussi mafieuse que L’ANDRA dans la Meuse. Nous ne pouvons pas prendre le risque que les nappes phréatiques qui s’étendent bien au-delà de la Meuse soient polluées et impropres à tout usage, voire qu’elles conduisent à un monstrueux écocide. Tout ça parce que des scientifiques et politiciens inconséquents et vénaux du début du 21ème siècle, soucieux de préserver la continuité d’une industrie faillitaire, auront joué aux apprentis sorciers.

En vérité personne n’a de solutions, ni vous, ni nous, ni eux ! Et lorsqu’on a pas de solutions, on arrête les frais, on se pose et on réfléchit à la réponse. Sinon on continue à accumuler les erreurs et on accentue le problème qu’on prétend résoudre. Arrêt immédiat et total du nucléaire !

1 Incendie au WIPP (USA), pollution des eaux et de l’air autour de la Hague (France), fusion du réacteur de Fukushima (Japon), impossibilité de récupérer les fûts dans la mine d’Asse (Allemagne), incidents répétés dans des centrales nucléaires vieillissantes, etc.) Sur le sujet, voir l’interview sur France Culture de Monique Sené, physicienne nucléaire.

2 Voir le film Poubelle la vie à ce sujet.

Discussion avec Jef Klak : « Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire »

article paru sur le site de Jef Klak et reproduit ici

Discussion croisée avec des opposant.e.s au nucléaire et au projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure

Propos recueillis par Émilien Bernard et Ferdinand Cazalis

Depuis plus de dix ans, la Maison de la Résistance de Bure est le lieu emblématique de l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires et au monde qui l’accompagne. Elle sert autant de dortoir aux personnes de passage que de salle de réunion ou de lieu d’information. Un endroit vaste et chaleureux, couvert d’affiches et d’autocollants divers, rempli de pancartes, de caisses de jus de quetsche et de militant.e.s de tous horizons. Ces derniers temps, outre les voitures de flics en patrouille à ses abords, il y a eu beaucoup d’agitation et de visiteurs, plus qu’à l’accoutumée.

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Il faut dire qu’il y a urgence. Le projet remonte certes à très longtemps (1994 pour les premières décisions étatiques, 1999 pour la construction du laboratoire), mais il est désormais en phase d’accélération, notamment suite à un pitoyable vote de l’Assemblée nationale le 11 juillet dernier1. Il n’est désormais plus question de laboratoire, mais bien de passage forcé à une phase-pilote industrielle, conduite par l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et appelée Cigéo (Centre industriel de stockage géologique). Dans les faits, cela implique l’enfouissement programmé, à 500 mètres sous terre, des déchets les plus dangereux produits par la filière nucléaire française (dits de moyenne ou haute activité à vie longue). 3% du volume total des déchets pour plus de 99% de la radioactivité. Rien que ça. En clair, cette poubelle nucléaire forcément instable restera nocive pendant plusieurs millions d’années si le projet est mené jusqu’à terme. Ce qui n’est heureusement pas gagné…

L’Andra et ses supplétifs pensaient sans doute qu’il serait aisé d’imposer le passage à cette nouvelle phase : populations isolées, territoires sinistrés, syndicats absents, arrosage de subventions par les Groupement d’Intérêt public (GIP)2… Il y avait tout pour foncer. Si bien qu’ils n’ont pas pris de pincettes. La création de Cigéo n’était même pas officiellement avalisée (cela devrait être le cas en 2018), qu’ils ont commencé des travaux dans le bois Lejuc adjacent, censé accueillir une plateforme d’acheminement pour le labo souterrain. Ils ont déboisé plusieurs hectares, installé des engins de chantier, etc. Quand les opposants s’en sont rendu compte, ils ont appelé à un grand « pique-nique interminable » et ont une première fois envahi le bois le dimanche 19 juin 2016, s’installant pendant trois semaines, construisant des refuges et discutant des alternatives. Une fois expulsés manu militari, ils ont appelé à une manif de réoccupation, le 16 juillet, mobilisant des centaines de personnes. Rebelote : malgré la violence des flics et des vigiles privés de l’Andra (une vingtaine de blessé.e.s côté manifestant.e.s), ils ont repris le bois pendant quelques jours.

Aujourd’hui, alors qu’un vilain mur de deux mètres de haut ceinture une partie du bois pour cacher le chantier, les opposant.e.s viennent de remporter une belle victoire judiciaire3 : le tribunal de Bar-le-Duc a suspendu les travaux dans le bois, car l’Andra avait jugé pouvoir se passer de l’autorisation légale auprès de la préfecture. L’agence est donc tenue de faire machine arrière et de remettre le bois dans l’état où elle l’avait trouvé. Le mur qui enclot la forêt est quant à lui encore là, et le reboisement ne se fera pas du jour au lendemain. De quoi continuer la lutte pour les anti-nucléaire et pro-forêts, du coin ou de l’extérieur, qui appellent d’ores et déjà à un « week-end de mobilisation » les 13, 14 et 15 août prochains, avec notamment une « grande manifestation autour du bois » le samedi (11h pétantes, radinez vos tontons et tatas, plus d’infos ici).

Et si leur agenda semble aussi chargé que leur détermination, quelques-un.e.s d’entre eux/elles ont trouvé le temps de discuter en groupe pendant quelques heures, pour nous retracer l’historique de la situation sur place et nous livrer quelques joyeux instantanés de lutte.

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À titre individuel, pourquoi et comment vous êtes-vous engagé.e.s dans cette lutte ?

Nicolas : J’ai grandi en Lorraine, et aujourd’hui j’habite près d’ici. Je viens régulièrement à la Maison de la Résistance depuis deux ans. Je fais partie du collectif Terre de Bure, qui s’intéresse aux conséquences locales du centre d’enfouissement des déchets sur le foncier. Une problématique majeure. L’Andra possède déjà – ou a en réserve – 3 000 hectares, ce qui correspond au double de la surface du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Avec le collectif, on a par ailleurs réalisé des semis (de pommes de terre par exemple) en novembre et en avril derniers.

Gertrude : Je viens de Moselle, à une heure et demie d’ici, et j’ai longtemps suivi la lutte à distance via les copains qui allaient à la Maison de la Résistance. Il y a un mois, une semaine avant le début de l’occupation, je suis venue pour la Journée de 200 000 pas4. Au final, je suis restée, parce que je me suis rendu compte de l’ampleur de ce qu’il se passe ici. J’ai pris conscience de l’aberration du projet par rapport aux gens qui habitent le coin. Ne rien faire contre Cigéo, ce serait laisser la porte ouverte à d’autres projets tout aussi monstrueux dans des endroits ruraux tels que celui-ci. Les gens de l’Andra comptent beaucoup sur la faible densité d’habitant.e.s et la ruralité des lieux pour mener leur sale besogne dans un silence relatif : il n’est pas question de les laisser faire.

Marius : Je suis sur la route depuis un bail, sans attaches depuis un peu plus de deux ans, et j’avais en tête de passer par ici depuis un moment. Je suis venu pour la première fois en janvier, à l’occasion d’un chantier pour construire un plancher dans le bâtiment de l’ancienne gare qui a été racheté par les militant.e.s d’ici, à Luméville5. Même dans cette période assez creuse en termes de lutte, j’ai pu me rendre compte des enjeux. C’était juste après la mort d’un ouvrier sur le chantier6 et j’ai pu voir l’ampleur des dispositifs de répression engagés pour museler la contestation à ce moment-là. J’étais de retour le jour où l’on a découvert le chantier d’abattage dans le bois Lejuc début juillet. On a alors pris la mesure de l’arrogance de l’Andra, puisque tout se déroulait en catimini. Comble du cynisme : la semaine précédant la destruction du bois, l’agence organisait une exposition dans son siège local sur la beauté des écosystèmes en forêt. Avec des arbres en plastique à l’intérieur…

En faisant pas mal d’autostop dans la région, j’ai par ailleurs pu me faire une autre image du nucléaire, qui jusqu’ici était une question plutôt lointaine et théorique pour moi. Les villages alentour ont tous été inondés d’argent par les GIP, afin de faire accepter le projet. Partout, on voit des bâtiments refaits, des salles municipales rutilantes, des éclairages publics flambant neufs.

Au-delà de la spécificité de cette lutte contre le nucléaire, il y a aussi une dimension anticapitaliste forte : la manière dont se comportent l’État et les nucléocrates sur ce projet recoupe d’autres méfaits commis ailleurs de manière plus isolée. Ici, on peut observer à la fois une concentration des nuisances, un mépris total pour les populations non urbaines, une corruption légalisée des consciences, la destruction des territoires et la violence d’État – tout se recoupe. L’Andra fait un peu figure d’entreprise infernale, comme Skynet dans Terminator ou E-Corp dans Mr. Robot. Il m’apparaît donc logique de lutter depuis ce territoire.

Violette : Je suis arrivée ici en m’intéressant aux aspects juridiques du problème. J’avais participé à quelques actions contre l’Andra dans le domaine de la géothermie. L’agence ment sur les réserves géothermiques en dessous de Bure : pour contourner les interdictions légales, elle a nié que le centre de stockage est prévu sous des réserves d’eau chaude7. J’étais aussi présente l’année dernière au Camp anticapitaliste, lors duquel j’ai découvert une ambiance activiste à laquelle je n’étais pas habituée. Puis j’ai fait des allers-retours entre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Paris où j’habite, et ici. Finalement, j’ai décidé de passer un peu de temps à Bure à l’occasion de l’occupation du bois Lejuc, car je trouvais très beau le geste de défendre une forêt, un bois communal auquel les habitant.e.s d’ici sont très attaché.e.s. Cette occupation a été un des plus beaux moments de ma vie. Trois semaines aussi longues qu’intenses. J’ai fait partie des équipes qui ont mené plusieurs démarches plutôt légalistes et citoyennistes pour éviter l’expulsion, mais rien n’y a fait. Au final, elle s’est déroulée dans une grande violence.

Ces travaux dans le bois ont été réalisés sans autorisation8. Toute cette entreprise de destruction menée par l’Andra depuis une vingtaine d’années n’est même pas fichue de se donner une vitrine légale conforme à ce qui est attendue d’elle. Bien entendu, on se battrait quand même si elle pouvait produire l’autorisation, mais le fait qu’elle s’en passe est d’autant plus stupéfiant. Au fond, on a affaire à des bandits en col blanc qui tabassent la population civile avec des agents de milice privée9, lesquels prennent plaisir à taper sur du militant pacifiste. Leur manière d’agir correspond à ce qu’ils sont au fond : des crapules, des véreux.

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Comment vous inscrivez-vous dans l’histoire de la lutte menée contre ce projet depuis une vingtaine d’années ?

Nicolas : Il y a effectivement plusieurs générations qui se sont opposées à ce projet, depuis ses balbutiements. Cette histoire nous porte. À l’époque, ces personnes-là avaient déjà subi des pressions très agressives. Si l’Andra est venue installer son projet d’enfouissement ici, c’est parce qu’elle s’était fait dégager de partout ailleurs. L’Andra, c’est une institution qui n’a au final quasiment qu’une seule mission : trouver un endroit où enterrer la poubelle du nucléaire, puisque la France n’a plus le droit de jeter ses déchets en mer10.

Car en cinquante ans de progrès technique, les technocrates n’ont eu qu’une idée : passer de la mer à la terre. Et quand l’État a vu que l’idée d’enfouir les déchets ne plaisait pas aux populations habitant à proximité, ils ont alors fait la proposition d’un laboratoire, histoire de préparer les habitant.e.s à avaler la pilule. Une fois le laboratoire installé, le site devait venir naturellement, sans faire de vagues…

Avec l’Andra, il y a toujours un avancement qui n’en est pas un, un faux départ permanent qui déjoue la contestation. C’est ainsi qu’au fur et à mesure le territoire a été occupé : ici un mur, là un trou, là un musée, et plus loin un bâtiment d’archives… Reste qu’à les écouter, ils ne font rien : ils se contenteraient d’étudier la « possibilité de ». Les règles du jeu ne sont jamais définitives, et l’annonce officielle du début du chantier toujours reportée.

En débarquant à Bure, ils avaient annoncé aux élus qu’il y aurait construction de deux autres laboratoires de recherche souterrains, affirmant qu’ils décideraient plus tard lequel des trois serait le plus propice à un chantier. Mais une fois le premier bâti, il n’a plus jamais été question d’en construire d’autres !

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Pourquoi s’installer ici en particulier ?

Nicolas : Cigéo est avant tout un laboratoire politique, qui se fonde sur une domination de classe : ils sont venus ici car il y a peu de gens, plutôt pauvres, peu organisés et de plus en plus âgés. Même au niveau agricole, il y avait très peu de syndicalisme, avec une population vieillissante. Enfin, le lieu choisi est loin des grands axes de circulation et situé aux frontières de trois départements, donc avec des classes politiques divisées.

Au début de son histoire, l’industrie nucléaire était sous la houlette du ministère de l’Industrie. Elle est finalement passée sous celle du ministère de l’Environnement, ce qui dit beaucoup en matière de discours. En arrivant ici, les nucléocrates se sont empressés de construire une « Écothèque », de promouvoir des actions pour l’environnement : l’Andra accueille notamment les établissements scolaires pour des sorties pédagogiques sur la forêt. Il s’agit d’un plan pensé sur plusieurs générations.

Heureusement, on a vu de notre côté aussi plusieurs générations de militant.e.s se passer le relais sans jamais abandonner la résistance. C’est un début de victoire.

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Vous parliez de la dimension foncière. Quelle est son importance ?

Nicolas : Elle est fondamentale. Ici, le remembrement a été fait dans les années 1950 – assez tôt, donc. Il n’y en a plus eu jusqu’aux années 1990 et l’arrivée de l’Andra, qui a pris le rôle d’animateur foncier. En restructurant les exploitations agricoles avec l’aide de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), l’agence a fondé ses premières alliances : ses « experts » ont compris avec qui il fallait se mettre bien, à qui il faudrait graisser la patte, lesquels des petits propriétaires ils pourraient dégager. Ils ont patiemment acheté des lopins de terre, notamment aux gens qui partaient. C’était souvent des terrains un peu ingrats, où l’agriculture ne donnait rien. C’est comme ça qu’ils ont installé le labo. Puis, peu à peu, ils ont acheté plus loin, partout dans la région, pour pouvoir faire des échanges. Un jeu hyper patient, mené plus particulièrement par un ingénieur en agriculture, siégeant à la Chambre d’agriculture de Lorraine et catapulté négociateur foncier pour le compte de l’Andra. Il a passé dix ans à sillonner les lieux en 4×4, à manier la carotte et le bâton, les coups de pression et le chéquier : Emmanuel Hance – l’Andra personnifiée11.

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C’est votre super-vilain ?

Marius : Oui, il y a de ça. Les gens du coin en parlent comme d’une forme de diable, avec un côté un peu médiéval : « S’il vient frapper à ta porte, tu ne t’en sortiras pas… » Il est vraiment craint par ici.

Nicolas : Et il a fait un boulot très important pour eux. Aujourd’hui, sur les 3 000 hectares qu’ils ont accaparés, on en compte 2 000 de forêt et environ 1 000 agricoles. Avec des bouts de friche, de voies ferrées, quelques bâtiments. Bien entendu, tout cela a été acheté au-dessus du prix du foncier, ce qui a rendu les choses plus acceptables : « Ton terrain vaut 3 000 et tu te demandes si tu en tireras 2 000 ? N’aie crainte, l’Andra te l’achète 5 000. » C’est une méthode mafieuse. Au final, pour le budget de l’Andra, ces prix ne représentent que des cacahuètes.

Le pire, c’est que cette politique permet de diviser les gens. Quand on a commencé à dresser un diagnostic foncier, à travailler sur cette question de la terre, on s’est rendu compte que les gens disaient tous la même chose : il y avait toujours un voisin qui avait craqué plus tôt, qui, lui, mériterait un coup de fusil. Ils tournent leur colère vers ce voisin. Et parfois vers eux-mêmes, sous la forme de regrets. Mais jamais contre l’Andra. C’est là que l’agence a réussi son coup : elle n’est pas perçue comme responsable. Emmanuel Hance a certes cristallisé un peu de cette rage, mais c’est tout. La colère est diffuse, parce que tout le monde a soit vendu, soit quelqu’un dans sa famille l’a fait. Et cela ne concerne pas que les agriculteurs, mais également les propriétaires fonciers, ce qui fait beaucoup de monde. Sans oublier les quelques emplois créés par l’Andra pour les ménages ou la sécurité des sites.

Marius : Pour comprendre la situation actuelle du foncier, il faut remonter plus loin que ça, avant l’arrivée de l’Andra, et analyser ce qui a permis à l’agence de prendre les terres agricoles aussi facilement à des familles paysannes. C’est la modernisation et la concentration du secteur agro-alimentaire qui a rendu possible l’installation d’une entreprise telle que celle-ci, avec de telles pratiques. Les copains et les copines nous parlent des vieilles traditions de Lorraine ou de Meuse : les gens se réunissaient le soir, des terrains étaient partagés, du matériel collectivisé. C’est l’anéantissement de ces pratiques durant les quarante ou cinquante années ayant précédé l’arrivée de l’Andra qui a préparé le terrain. La disparition des entraides, de cette vie communautaire, a ouvert la voie. Ce n’est pas l’Andra qui est concrètement responsable de ça, mais l’agence vient s’enchâsser dans une logique globale, qui remonte à l’époque où apparaît le nucléaire, marquée par une offensive du capitalisme sur les territoires ruraux et les formes de vie qui y perdurent.

Violette : Concernant ces modes de vie collectifs locaux en danger, il faut quand même dire qu’il y a eu quelques résurgences ces derniers temps dans les luttes pour le bois Lejuc. Notamment sur les affouages, le fait d’aller chercher son bois dans le bois communal. Certain.e.s y restent très attaché.e.s parce qu’ils/elles faisaient ça gamin.e.s avec leur père, que leur mère le faisait avec leur grand-mère, etc. Il y a quand même un attachement à ces reliquats, à ces restes de communs. Je trouve ça très beau que la lutte anti-nucléaire réactive un peu ça.

Nicolas : Les paysanneries peuvent être vues comme des groupes organisés de résistance, porteurs d’autres mondes12. Elles partagent par exemple la pratique des « communs » – comme les affouages13 – et une relation pacifiée à la nature. Bref, elles vivent et proposent d’autres façon de se penser et d’agir au monde que celui de la marchandise et du court-termisme. Et c’est effectivement la fin des paysanneries, l’individualisme triomphant et l’essor du monde industriel qui ont ouvert la voie. Il faut avoir créé un désert agricole pour bâtir un cimetière du nucléaire. Aujourd’hui, on vit l’aboutissement du capitalisme, et pour ça, il a fallu des formes douces, patientes ; des stratégies de dépossession des mots et des pratiques populaires. Au point que l’on s’y perd. Qu’est-ce que ça veut dire 130 ans de projet ? 35 milliards de travaux ? 300 kilomètres de galerie ? On est face à des chiffres qui dépassent l’entendement. C’est vicieux, parce qu’on ne sait pas manipuler ces échelles. Et on voit bien que concernant un bon nombre d’éléments de la question nucléaire, ils ne maîtrisent rien non plus. Ils ne sont même pas capables de fermer un réacteur ! Mais c’est pas grave, ils ne seront pas là pour ramasser la merde… Ce qui est important pour eux, c’est que ça se fasse, que ça avance, ou du moins qu’on en ait l’impression, et tout ça en mobilisant une novlangue, en parlant par exemple de « synergie avec le territoire ».

Dans leurs discours dirigés vers les entreprises et les actionnaires, Cigéo est présenté comme le plus gros projet du siècle, le cluster nucléaire du troisième millénaire – pendant ce temps, ici, ils continuent à dire qu’ils ne font rien, qu’ils explorent avec la curiosité du gentil scientifique… Et surtout, ils pensent avoir endormi tout le monde avec un chantier aussi long. Lorsque nous avons occupé la forêt, ils ont été surpris, car ils pensaient que quelques bûcherons et une poignée de vigiles suffiraient à raser un bois en toute discrétion. Quand ils ont vu qu’on n’avait pas lâché la lutte et qu’on pouvait montrer les muscles, ils ont sorti les très gros muscles : c’en a été fini de la discrétion et de l’ouverture démocratique. Fin juillet, ils ont rameuté des compagnies de gendarmes mobiles, des porte-chars, des hélicoptères et des milices privées pour expulser violemment la vingtaine de militant.e.s qui pique-niquaient dans un bois. Au fond, nous les avons obligé à recourir à la force et à construire un mur de trois kilomètres au milieu de nulle part pour se cacher des regards. Avec ce mur, ils révèlent leur vrai visage. Finis les débats publics, les conférences de citoyens, les processus démocratiques : quand les gens s’opposent autrement qu’en paroles, la matraque revient.

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Qu’est-ce qui fait obstacle à une diffusion plus massive de la lutte ?

Marius : D’abord, il y a le regard posé sur le territoire. Quand tu viens ici en juin et qu’il fait 6 degrés, un temps de merde, que tu vois ce paysage de monoculture, que t’as des éoliennes partout, et que tu te dis que c’est vraiment dégueu, c’est une victoire pour eux. Pareil quand tu ne viens pas parce que c’est le bout du bout de la France : ça leur donne raison. Ils se sont installés ici pour ça.

Par ailleurs, ce qui revient beaucoup dans le discours des habitant.e.s de la région, c’est la soumission à la fatalité, que je n’avais jusqu’ici rencontrée que dans des systèmes narco-étatiques comme au Mexique, ou mafieux comme en Corse ou au sud de l’Italie. Les gens ne veulent pas s’opposer au projet, car ils/elles ont le sentiment que, quel que soit l’endroit par lequel on l’attrape, ce qui est en face est plus fort qu’eux. Ils/elles nous disent « C’est super ce que vous faites, vous avez raison de vous opposer, c’est pas clair leur histoire », mais ils/elles restent coincés entre la crainte et la fatalité. À leurs yeux, l’Andra a toutes les cartes en mains pour creuser ce trou et y enterrer ce qu’ils veulent. C’est ce que nous voulons contrer en résistant : créer des moments, des lieux, des envies, faire en sorte que ça soit plaisant, parvenir à donner envie aux gens – par exemple – de rester avec nous cet été. Parce qu’en habitant ici, on se met aussi à apprécier la Meuse, des vallées verdoyantes, des ciels étoilés et les baignades dans les rivières !

Nicolas : Il ne faut pas oublier qu’on fait face à un projet gigantesque bâti sur des fondations scientifiques fragiles – remettre la résolution d’un problème dans les mains des générations futures s’oppose à toute rigueur méthodologique – et qui peut s’effondrer à tout moment. L’accélération qu’on connaît aujourd’hui est politique, notamment via les lois qui s’enchaînent pour avancer les travaux. Il faut dire que l’Andra commence à avoir peur de fatiguer les notables et les patrons locaux, qui ne voient pas arriver les emplois et la croissance promis depuis si longtemps. Et tout cela s’insère dans une sale période pour le nucléaire : les projets d’EPR sont à l’arrêt, les centrales vétustes ne sont pas fermées faute de savoir-faire et de plans de secours, EDF est en déficit, Areva licencie, on découvre que certaines cuves ont des malfaçons, etc14. Du coup, accélérer sur Cigéo relancerait la machine.

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La filière nucléaire est passée maître dans la colonisation des esprits. Parvenez-vous à faire face au discours marketing de l’Andra ?

Nicolas : C’est étonnant à dire, mais il y a un élément qui revient souvent comme argument en faveur du nucléaire, c’est la télé. La télé et la machine à laver. La perspective d’une catastrophe nucléaire militaire a disparu de l’imaginaire. Ce à quoi les gens pensent quand on leur parle du nucléaire, ce n’est plus la bombe ou les irradiations accidentelles, c’est leur confort. Mais comment on va faire marcher la télé ou la machine à laver sans les réacteurs ? Cette déviation des obsessions – qui parle encore du danger nucléaire militaire ? – est une grande victoire de la filière. Ou alors, on nous renvoie à l’énergie à base de lignite15 utilisée en Allemagne, en nous disant que c’est une source d’énergie dégueulasse. Bien sûr. Mais on n’a jamais dit que le pétrole ou la lignite étaient propres. On dit juste que le nucléaire est sale.

Marius : Dans les luttes de territoire, il y a toujours une limite un peu cliché vers laquelle les gens finissent par te renvoyer. Si tu parles du refus de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, les gens te demandent « mais t’as jamais pris l’avion, toi ? ». À l’encontre des gens qui luttent contre la maxi-prison de Bruxelles, c’est « mais qu’est-ce qu’on fait des pédophiles ? ». Il y a toujours ces arguments extrêmes que les gens balancent au comptoir et qui leur évitent d’avoir à penser la chose. Concernant le nucléaire et son marketing, j’ai par exemple été impressionné par les commentaires des articles consacrés à Bure, dans Marianne, Libé, L’Express, etc. Chaque fois revenait cette idée que se montrer responsable passe par accepter de sacrifier un territoire pour réaliser cette poubelle nucléaire. Il n’y aurait pas d’autre solution. Et ils nous mettent directement en accusation : si on ne stocke pas ici, alors on laisse en surface où c’est plus dangereux, et c’est notre faute. En clair : c’est nous qui mettons en danger les générations futures.

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Quels souvenirs gardez-vous de la première occupation du bois Leduc, en juin ?

Marc : Dès le premier jour, nous avons construit un grand préau, dont les plans et les pièces avaient été préparés à l’avance. Un groupe l’a monté pendant que d’autres mettaient en place la cantine, et que certain.e.s s’affairaient à démonter les clôtures barbelées mises en place par l’Andra autour du bois. Dans les jours qui ont suivi, beaucoup de gens sont passés, des habitant.e.s du coin ou des ami.e.s venu.e.s de loin, avec des discussions dans la forêt qui nous changeaient du cadre de la Maison de la Résistance. On a ensuite construit La Rurale, un sleeping fait de branchages qui pouvait accueillir les gens de passage dans le bois pour dormir, puis des cabanes comme la Hutte des classes, et des barricades, etc.

La nuit, autour du feu, la parole se libérait, et nombre de sujets étaient abordés : le sexisme, les paysan.ne.s, la clandestinité, etc., sans que ce soit vraiment formel. Nous avions le temps de pousser loin certaines discussions. Même si l’occupation n’a duré que dix-huit jours, nous avons eu le temps de nous réapproprier peu à peu la forêt. Nous la vivions de l’intérieur, ce n’était pas seulement un espace à défendre, ni un foyer de sabotage, mais un lieu où nous avions nos marques.

Martha : Quand on est arrivé.e.s, il y avait des pyramides d’immenses tuyaux d’acier prévus pour le forage. Pendant l’occupation, on les a utilisés comme instruments de musique. On jouait des rythmes dessus. On en a même fait une flûte de pan géante en criant dedans…

Gertrude : Pendant un temps, ces matériaux de mort ont été transformés en jeu collectif.

Martha : Et puis un soir, on a sorti la disqueuse et on a joyeusement percé tous ces tuyaux pour les rendre inutilisables. On a allumé un feu dessus et dansé tout autour…

Gertrude : Dans la forêt, chacun.e trouvait sa place, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Tu pouvais te retrouver à faire la cuisine, à construire des chicanes défensives, à faire la vigie, à construire une cabane, etc. Sans forcer une organisation formalisée. On a appris à se connaître les un.e.s les autres, à travailler ensemble, à fabriquer plein de choses. On se sentait à l’aise, malgré les coups de stress et la peur de voir les gardes mobiles nous expulser. C’est assez paradoxal : tout en sachant au fond que ça n’allait pas durer longtemps, on construisait de plus en plus, comme si nous allions nous installer là pour de bon. Juste avant l’intervention des gendarmes, on projetait de bâtir une maison en rondins… En fait, on se disait que plus on construisait, plus on entraverait leur récupération des lieux. Donc on y allait gaiement.

On a d’ailleurs vite donné des noms aux lieux, et ils nous sont devenus familiers. Chaque barricade avait son petit nom. Par exemple l’entrée principale, qu’on considérait comme un véritable guêpier, a été rebaptisée la Guêpière, ce qui en changeait totalement le symbolisme.

Nicolas : L’expulsion a été d’autant plus violente qu’en plus de ces constructions et de cette réappropriation en cours, une partie d’entre nous était en train de négocier avec la préfecture – et disons-le clairement de se faire mener en bateau – depuis deux jours. Bref, on commençait à espérer rester plus longtemps. La fin a été violente et on a tou.te.s ressenti de la colère et de la rage, mais pas d’abattement.

Heureusement, on a enchaîné sur la manifestation de réoccupation une dizaine de jours plus tard. Il a alors fallu tout refaire, car les gendarmes nous avaient pris notre matériel. Lors de cette deuxième occupation, beaucoup plus courte, on a été plus sévèrement réprimé.e.s. Les vigiles ont été clairement mandatés par l’Andra pour nous mater, sous l’œil complice des gardes mobiles, lesquels ont regardé les vigiles nous tabasser. Ces derniers étaient même équipés comme des CRS, avec boucliers renforcés, casques et gourdins en bois.

Lien de la vidéo France 3

Marc : Jusqu’à ce que les caméras de France 3 commencent à tourner, les gendarmes ont laissé la voie libre aux vigiles de l’Andra pour « casser du gauchiste ». C’était effrayant. Les flics, on commence à les connaître, à savoir quelles sont leurs limites – même si en ce moment, elles sont sans cesse repoussées. Tandis que les vigiles sont comme des chiens fous : ils imitent nos cris pour se faire passer pour des copains, ils passent de la tenue de civil à celle de guerrier en un rien de temps, et surtout, tous les coups sont permis pour eux.

Mais il n’y avait pas que les vigiles. Avant et après cette scène de violence brute, il faut rappeler toutes les tactiques qu’ils ont employées pour nous casser : un siège permanent de notre campement, des hélicoptères qui couvraient nos voix, des interruptions d’AG intempestives pour des motifs de vérification saugrenus, les contrôles routiers, etc.

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On a l’impression que ces occupations vous ont permis de prendre prise sur une lutte qui jusqu’ici s’étalait dans le temps, de la rendre concrète…

Vincent : Lors de la première occupation, nous étions partagé.e.s entre l’extrême fragilité et précarité de la situation (au niveau juridique ou du quotidien) et l’extrême puissance de pouvoir bloquer un projet aussi titanesque que Cigéo. Au final, cette forêt nous a enfin donné une prise sur un projet qui avance en se rendant invisible. Nous avions notre piquet de grève. Un lieu commun, un point de ralliement qui nous manquait dans la lutte antinucléaire, pour nous retrouver et avancer ensemble. La ligne qui nous a permis de tenir pendant ces deux occupations passe selon moi par trois points. D’abord la nécessité de nous défendre et de protéger un lieu, contre les vigiles de l’Andra, le dispositif policier et l’avancement du chantier. Ensuite, la nécessité de construire : cabanes, lieux de vie et de rassemblement. Et enfin, la nécessité de relier : ne pas oublier que c’est en habitant un territoire, en étant ancré.e.s localement qu’on peut créer une force.

Le lien avec les habitant.e.s alentour a été très fort, on avait des visites pour l’apéro tous les soirs, ou bien pour les projections de films qu’on a organisées, la déambulation de cirque, etc. Alors qu’ici tous les espaces ont été privatisés, répartis entre quelques grands exploitants, durant quelques jours la forêt est redevenue un commun. Mais pas seulement dans les mots : aussi dans les pratiques et dans les usages. On a d’ailleurs baptisé le préau monté le premier jour le Couarail, ce qui renvoie au lieu et au temps des veillées villageoises dans le patois lorrain. On tenait à ce que ce préau symbolise le rassemblement de toutes les composantes de la lutte, dans leur diversité.

Il y a une chape de plomb énorme sur ce territoire, de la résignation, de la fatalité. Certains pensent même que les déchets sont déjà enterrés, tant ils ont abandonné l’idée de s’informer et de résister. Mais cette chape de plomb peut se fissurer par des moments d’intensification, comme lors des occupations de la forêt. Certes, on est fragiles, on n’est pas nombreux, on a les gardes mobiles en face et des vigiles qui pèsent quatre fois plus lourd que nous, mais on peut avoir de la force qui s’étend au-delà de nous. Les gens commençaient à venir quand on a été expulsé.e.s, et c’est à peu près certain qu’avec plus de temps, quelque chose de beau et de fort se serait construit dans ce bois. On est content.e.s que personne ne soit poursuivi en justice, mais du coup, on réfléchit à présent aux perspectives de long terme : comment durer après le temps permis par la forêt ?

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Les médias parlent à votre sujet uniquement de lutte contre l’enfouissement des déchets, comme si vous refusiez de chercher une solution. Alors qu’au fond vous luttez davantage contre le problème, à savoir ce qui produit ces déchets extrêmement dangereux dont on ne sait rien faire de mieux que de les planquer sous le tapis…

Marius : Les médias majoritaires ne présentent jamais la réalité, à savoir que nous menons une lutte pour la fin du nucléaire, point. C’est le préalable à toute revendication : qu’on arrête de produire cette énergie, qu’on arrête de consommer dans des proportions telles que ça rend délirants les besoins d’énergie. C’est seulement après qu’on discutera de ce qu’on fait des déchets qu’on a sur les bras.

Nicolas : Pour l’instant, notre but et de pointer les incohérences, les mensonges et le système mafieux employé par la filière électronucléaire. On veut créer un débat public qui ne vise pas l’acceptation par les populations de ce qui est décidé pour elles, mais qui prenne en compte leur avis. Et cela passe par la création d’un rapport de forces avec une occupation sur le terrain. On ne peut pas se contenter de faire des chaînes humaines le long de la vallée du Rhône comme cela a été organisé au moment des élections présidentielles par le réseau Sortir du nucléaire. Non seulement de telles actions n’inquiètent en rien le gouvernement ou les entreprises du nucléaire, mais cela crée un grand sentiment d’impuissance collective. Tout le monde est là, à attendre dans le vent, jusqu’à devenir à moitié fou, qu’un mec passe en moto ou en vélo pour te filmer en train de donner la main à ton voisin ou ta voisine… Avec des actions de ce type, on n’obtient que de fausses promesses comme celles émises par Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012 en faveur de réduction de la part du nucléaire dans la production énergétique française16. En occupant la forêt, non seulement on crée du commun, entre nous et avec les habitant.e.s du coin, mais on leur montre qu’on est prêt.e.s à s’interposer physiquement face à leur volonté de cacher sous terre les déchets gênants, et avec eux le problème du nucléaire.

Photos : Ferdinand Cazalis

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Notes :

  1. « Déchets radioactifs à Bure: Le parlement vote la poursuite du projet controversé », 20 minutes, 12 juillet 2016.
  2. «  60 millions d’euros par an pour Meuse et Haute-Marne, ce n’est pas rien, alors qu’aucun déchet n’est arrivé. Depuis 1994, les subventions compensatoires augmentent d’année en année, objet de marchandage de la part des conseils généraux. Cet argent du nucléaire (fonds AREVA, CEA et EDF) est versé via un Groupement d’Intérêt Public (GIP) au service officiel du développement et de l’excellence du territoire ; autrement dit au service de l’installation de cette poubelle impossible à installer sans appât financier sérieux. Objectif : amadouer les élus locaux et en faire profiter tous les habitants, à leur insu. Tous futurs coupables sans le savoir ? Le piège est “parfait”, presque tous les projets doivent passer par une demande d’aide financière partielle au GIP. En 2011, le GIP Meuse a traité 437 dossiers et 212 communes sur 500 ont touché une subvention. Collectivités, entreprises, associations sont aussi largement concernées. Les dossiers traités sont multiples, touchant tous les domaines, habitat, urbanisme, culture, loisirs, écoles… » « Acheter tout un territoire », printemps 2013, Réseau Sortir du Nucléaire.
  3. Lire « La justice suspend le projet d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », Le Monde, 1er août 2016 et « Après leur victoire juridique, les associations et habitants déposent un nouveau recours », Bure Zone Libre.
  4. « 200 000 pas à Bure, contre CIGÉO et son monde : pari tenu ! »
  5. Cette gare a été achetée il y a dix ans par un groupe d’opposant.e.s, via la SCI (Société civile immobilière) Les amis du rail. Comme elle est située sur le tracé initial des convois Castor transportant les déchets nucléaires, l’Andra a dû dévier de quelques dizaines de mètres le circuit d’acheminement des substances. La gare est actuellement un lieu en cours de réhabilitation par les opposant.e.s et sert d’outil de lutte, de lieu de rencontre pour les assemblées générales ou grandes mobilisations.
  6. « Meuse: un mort et un blessé sur le chantier du site d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure », La Dépêche, 26 janvier 2016.
  7. « Pour imposer le site de déchets nucléaires Cigéo, l’Andra aurait dissimulé une source géothermique », Reporterre, 5 janvier 2015.
  8. Voir note 3.
  9. « La répression gouvernementale commence à se servir de vigiles privés armés », Reporterre, 25 jiullet 2016.
  10. « Les déchets immergés », Andra, Inventaire 2012.
  11. Voir « Une action contre l’accaparement des terres par l’ANDRA », Indymedia Nantes, 10 août 2015.
  12. À ce sujet, voir Sylvia Pérez Vitoria, Les paysans sont de retour, éd. Actes Sud, coll. «  Essais sciences humaines et politiques – Questions de société  », 2005.
  13. Possibilité donnée par le Code forestier à un conseil municipal, pour que celui-ci réserve une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitants.
  14. Lire « EPR : la question de l’arrêt des travaux se pose “très clairement”, selon l’ASN », et « Défauts de la cuve EPR : les experts s’inquiètent depuis 2006 » Actu-environnement.com
  15. Roche sédimentaire composée de restes fossiles de plantes (vient de Lignine), le lignite est un charbon composé de 65 à 75 % de carbone. Il est utilisé pour le chauffage et pour produire de l’électricité. Le pouvoir calorifique inférieur (PCI) du lignite séché se situe aux alentours de 20 000 kJ/kg, ce qui fait qu’il est considéré comme un carburant peu rentable. Sa forte teneur en eau résiduelle et le PCI faible rendent le transport du lignite rapidement onéreux, son utilisation restant donc limitée aux alentours immédiats des exploitations.
  16. Il s’était engagée à diminuer de 50 % la part du nucléaire dans la production d’énergie française d’ici 2025. Un objectif qui ne sera de toute évidence pas atteint.

La Meuse : ses vaches, ses éoliennes, ses flics.

Témoignages et perspectives sur l’occupation policière du Sud-Meuse.

L’état d’urgence en milieu rural

Ne pas lutter, c’est laisser s’approfondir et pourrir en soi le sentiment d’impuissance, l’impression toujours vérifiée de n’avoir prise sur rien. C’est en partie pourquoi nous ne cessons de nous battre : pour conjurer l’impuissance, pour construire peu à peu les conditions d’un agir commun – ou tout simplement de la joie. Mais voilà, face à ça, il y a les flics. Encore et toujours, avec une obstination déconcertante, l’équipe des bleus vient boucher nos horizons, gâcher nos pistes de danse et d’action. On finissait presque par s’habituer aux cages des manif’ urbaines, mais ces dernières semaines, c’est bien dans les profondeurs du sud-Meuse, dans l’un des départements les plus désertifiés de France, que l’État policier (et d’urgence) dessine l’un de ses visages hideux, crispé, obstiné, omniprésent, et foutrement flasque en même temps. Pour y voir un peu plus clair, nous voudrions parcourir ces dernières semaines à peu près chronologiquement, en tentant d’identifier les différentes stratégies mises en œuvre pour mater la révolte. Quelles leçons peut-on en tirer sur les évolutions du maintien de l’ordre social et politique ? Quelles pistes pour le déjouer ?

Rendre le territoire à son usage prescrit.

Le pouvoir ne peut se permettre de laisser des groupes s’opposer concrètement à l’aménagement capitaliste du territoire. En occupant le bois Lejuc, nous bloquions la totalité des travaux qui y étaient prévus ; nous avions le champ libre pour saboter ce qu’il y restait de matériel et de clôtures ; nous établissions progressivement un point de ralliement aux énergies combatives et aux espoirs renaissants. De plus, l’habitation permanente du territoire contesté concurrençait gravement la Police quant à sa prérogative majeure : elle seule doit pouvoir tenir durablement des positions. De tout cela donc, il ne pouvait être question plus longtemps. Légitimé par la « justice », le pouvoir nucléocrate/policier pouvait alors user des techniques classiques : engager l’expulsion du bois au moyen d’un dispositif militaro-policier écrasant (200 GM contre une vingtaine d’occupant-e-s) qui permette des affrontements courts et réduise ainsi les possibilités de blessés visibles. Ils ont compris que cela risquait d’augmenter le coût médiatico-politique des expulsions. À noter : les flics sont également passés en nombre par les bois, acceptant ainsi de s’éloigner de leurs véhicules, pour prendre les occupant-e-s sur les côtés et les empêcher de tenir un affrontement en face-à-face.

A présent que le bois est rendu à son destin prescrit de destruction, il s’agit pour eux de tenir la position.

Le partenariat public-privé dans la gestion de la violence.

Moins de dix jours après l’expulsion, nous nous lançons à la reconquête du bois. De ce qu’on peut alors comprendre de la stratégie de l’ennemi : tenir l’entrée principale du bois (par la route) qui mène au cœur du bois que nous avions habité et qui sert à présent de plaque tournante pour les machines de chantier et les flics. Sur ce point, ils ont réussi puisque nous ne sommes parvenu-es qu’à contourner leurs positions et à occuper des parcelles du bois plus au nord. Apparemment, l’idée des flics était qu’au cas où des petits groupes de militant-e-s pénétraient dans le bois, il valait mieux lâcher les chiens que risquer de désorganiser les positions gendarmesques. Les milices privées engagées par l’ANDRA prenaient alors le relais pour pourchasser les militant-e-s, les intimider, les effrayer ou les tabasser. Même une fois des parcelles du bois réoccupées, des groupes de vigiles très bien équipés et bien formés s’affrontaient avec des dizaines d’occupant-e-s. Leurs charges étaient plus rapides et plus violentes que celles des flics, n’hésitant pas à aller au corps-à-corps et à frapper. Leur offensivité et leur imprévisibilité les rendaient plus difficiles à combattre que des lignes de flics classiques.

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L’utilisation de ces milices par les forces publiques pour à la fois tenir des positions (protéger le chantier) et attaquer les militant-e-s nous paraît assez inédite dans les dernières années. À Sivens, les milices FN(SEA) qui se liaient à la gendarmerie et aux élus locaux étaient assez offensives mais restaient bien moins équipées, bien moins militarisées et entraînées que les milices de l’ANDRA qui semblent se recruter dans les écoles militaires ou chez d’anciens légionnaires. Leur rôle était essentiellement un rôle de pression médiatique, de blocage logistique et d’intimidation, en lien avec des élus et des syndicats, tandis que les milices de l’ANDRA jouaient un rôle à part entière dans le maintien de l’ordre policier. Contrairement aux groupes d’exploitants anti-zadistes à Sivens, nous n’avons pas affaire à un laissez-faire encourageant de la part des gendarmes, mais bien à une inclusion forte dans les stratégies de répression politique. À noter : juste après que des mercenaires ont été filmés par un média mainstream en train d’étrangler une copine, les GM sont arrivés pour les engueuler et les éloigner : il s’agit donc toujours de préserver publiquement le rôle d’impartialité, la place d’arbitre de l’État et, bien sûr, son monopole de la violence.

Le capitalisme néolibéral n’est absolument pas qu’une affaire économique. Il ne s’agit pas non plus d’un « retrait de l’État » comme beaucoup le croient. Le néolibéralisme, c’est le redéploiement de l’État à travers de nouveaux dispositifs, de nouveaux outils de répression, de surveillance et de contrôle. Tout comme les forces de l’ordre et les tribunaux servent de relais aux intérêts capitalistes, les milices privées peuvent servir de relais plus ou moins momentanés au maintien de l’ordre étatique. L’alliance de l’État aux forces capitalistes ne date pas d’hier, mais prend aujourd’hui des formes et des ramifications spécifiques que nous avons besoin de comprendre.

Sur la sous-traitance privée de la violence d’État

À Sivens (ou Roybon) :

https://blogs.mediapart.fr/laurent-cougnoux/blog/210415/derives-fascistes-la-fnsea

https://reporterre.net/A-Sivens-les-milices-de-la-FDSEA

https://reporterre.net/A-Sivens-Hollande-se-sert-des

https://www.youtube.com/watch?v=jGWOtZKY4mw

Occupation permanente et omniprésente du territoire.

Après notre retrait du bois (aux alentours du 18-19 juillet), les flics et les mercenaires vont s’efforcer de protéger les travaux ainsi que les flux de camions qui convergent vers le chantier. Nous faisons des vigies pour évaluer et prévoir ces flux, nous bloquons des routes ou des sorties d’entreprises sous-traitantes, nous sabotons des machines. Un mur d’enceinte de 3.8km de long commence à être construit (jour et nuit) pour permettre le défrichement tout aussi illégal. À ce moment-là, les mercenaires vont jouer un rôle bien moindre (notamment après le petit scandale médiatique qui a tout de même mené à la démission du directeur adjoint) : ils restent globalement dans le bois. En revanche, les gendarmes de la région et les Gendarmes mobiles ne vont pas du tout s’arrêter là.

Depuis plusieurs semaines maintenant, ils organisent un quadrillage hallucinant du sud-Meuse, en concentrant leurs efforts autour de Bure, Mandres, Luméville et Saudron. Puisqu’ils ne peuvent plus nous expulser directement du territoire (la Maison de la résistance et l’ancienne gare de Luméville étant des propriétés privées), leur stratégie va consister à intensifier jusqu’à la lie les contrôles des piétons, vélo et voitures, les fouilles, la surveillance par hélicoptère (et « l’avion de tourisme » de l’ANDRA), les barrages surprise, les filatures, le fichage systématique, les intimidations diverses, les humiliations, les coups de pression… Cela concerne en priorité les militant-e-s et les habitant-e-s du coin opposés à CIGEO, même si cela finit par toucher à peu près tout le monde, des paysans qui partent travailler aux personnes âgées qui veulent rendre visite à leurs enfants, en passant par des jeunes de 15 ans. L’un des habitants a compté pas moins de 36 contrôles à son encontre en quelques semaines, et souvent plusieurs fois par jour. Il ne s’agit évidemment pas que d’un manque de coordination entre les services, mais d’une stratégie délibérée de harcèlement visant à décourager toute velléité de révolte, à vous exposer comme un élément à mater et comme un animal traqué. En un mot : à vous réduire à l’impuissance. Presque à chaque fois que nous sortons de la Maison ou de la Gare, par exemple pour aller chercher des courgettes, une voiture de gendarme nous suit. Dès que nous montrons le bout de notre nez, un appareil photo est là braqué sur nous, quand ce n’est pas une caméra. Des patrouilles mobiles tournent autour de nos lieux de vie tous les quarts d’heure en moyenne. Un flic s’amusent à te regarder aux jumelles à cinq mètres de distance en rigolant avec son collègue. Un autre se poste à vingt mètres de la Maison en faisant des aller-retour entre nous et son trombinoscope.

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Les réactions des copains et copines face à ces opérations d’occupation massive du territoire sont diverses. Certain-e-s finissent par s’en moquer, certain-e-s développent une haine toujours croissante, d’autres encore se sentent résigné-e-s et d’autres enfin ont parfois envie de disparaître. Car nous ne parlons pas là d’un espionnage discret de services de renseignement, mais bien d’une surveillance tout à fait visible, qui cherche précisément son efficacité dans son caractère omniprésent et systématique. On ne compte plus les petites phrases du commandant Dubois. À une militante masquée : « Vous, je vous connais, je reconnais votre voix », ou lors d’un contrôle de voiture : « Non, pas besoin, on a déjà tout ce qu’il faut sur lui ». Encore une fois, l’objectif n’est donc pas seulement d’obtenir des renseignements précis sur chaque personne, sur chaque déplacement, sur chaque soutien, pour remplir des fiches S ou autre. L’objectif est de signifier à celleux qui se battent : vous n’avez aucune chance, nous sommes partout, nous savons qui vous êtes, où vous habitez, quels sont vos amitiés, etc.

Il s’agit aussi de désarmer les révoltes contre ces contrôles eux-mêmes. Les gendarmes ou GM ont pris l’habitude de nier le fait qu’ils nous observent constamment (par exemple qu’ils regardent aux jumelles une copine qui sort de la douche), ou bien de renvoyer le problème sur d’autres services ou d’autres brigades. Il y a dans ces dispositifs quelque chose de terriblement pervers qui empêche la colère de s’extérioriser : exposer la surveillance tout en la niant lorsque le surveillé y rechigne. L’humiliation tient aussi à cela, être réduit à un objet d’observation sans pouvoir crever les yeux de ceux qui nous observent. Face à la surveillance et aux contrôles individualisants, il est bien plus difficile de trouver sa cible, d’exprimer sa révolte. C’est bien leur but : nous affronter séparément, nous isoler, n’assumer le conflit que dans les situations où nous sommes seul-e-s. Il s’agit bien sûr aussi de nous isoler du reste de la population, de nous figurer comme des individus tellement dangereux qu’ils nécessiteraient un tel dispositif.

Il y a dans ce déploiement massif quelque chose de profondément délirant et absurde. Il faut s’imaginer concrètement des contrées désertifiées où plus de la moitié des véhicules qui circulent à présent sont des véhicules de flics (voitures, jeeps militaires, fourgons…). Il faut s’imaginer des cordons de GMs le long d’un champ, il faut s’imaginer trois voitures de gendarmes qui viennent bloquer une personne seule dans sa voiture, voire une personne âgée seule qui marche sur la route. Plusieurs habitants nous ont confié qu’un tel climat réveillait en eux le souvenir de la guerre et de l’Occupation. Il faut s’imaginer l’uniforme presque partout, le bruit quasi-quotidien de l’hélicoptère (et des avions de chasse de Saint-Dizier). Un tel tableau ne provoque pas forcément de l’horreur. Chez beaucoup d’entre nous, il provoque un extraordinaire sentiment d’absurdité. Tant de flics parachutés là, dont la quasi-totalité ignorent ce pour quoi ils ont été envoyés ici (à savoir : protéger un chantier illégal). Il faut imaginer l’absurdité d’une patrouille de flics, gilets par balles et mitraillettes à la main, avec dans les parages pas plus de trois militants déguisés et de dix vaches somnolentes.

Comment déjouer l’état d’urgence rural ?

Cette question attend bien plus de réponses que les quelques pistes que nous lançons ici.

On peut les ignorer, se foutre de leur gueule, les baratiner, refuser des injonctions, des contrôles ou des amendes… Mais bien sûr ce sont là des réactions individuelles et qui peuvent laisser sur le carreau des personnes plus affectées par ce harcèlement. Une stratégie de résistance générale et collective peut consister à se rendre indiscernables. Si nous sommes identifiés en tant qu’individus, au moins les tactiques et les rôles que nous jouons doivent-ils les dérouter, se transformer au gré des circonstances, des rapports de force, de la présence médiatique ou de nos caprices. Émeutier d’un champ un jour, citoyen légaliste qui demande des comptes le lendemain, danseur fou le surlendemain. Cette stratégie est d’autant plus importante que l’objectif du dispositif policier est aussi de nous présenter sous un seul visage aux populations alentours.

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Nous pouvons également retourner cette surveillance contre les flics, même si c’est aussi risqué. Il y a quelques jours nous avons construit une tour de vigie de quelques mètres de haut (sur la propriété d’un paysan allié), à une quinzaine de mètres de l’entrée du bois. Sans conteste cette action les a bien embêté, même s’ils ont depuis décuplé les contrôles entre cette vigie et nos lieux pour nous décourager de s’y rendre. Il y a quoi qu’il en soit quelque chose que les flics ne comprendront peut-être jamais : NOUS NE CÉDERONS JAMAIS.

A l’équipe des bleus nous disons aujourd’hui : profitez bien de notre petit nombre et de notre fatigue relative. Bientôt, des vagues de révolte submergeront vos bagnoles, vos sourires de cow-boy et vos murs de honte.

À demain.

* Agence Nationale de gestion des Déchets Radioactifs, agence responsable du projet CIGEO, projet d’enfouissements des déchets les plus radioactifs dans des centaines de km de galeries à 500m sous terre.

* Dubois est le commandant de gendarmerie qui gère sur le terrain ces opérations de répression politique.